Duncan Mazou est l’un des personnages qui donnent vie à l’œuvre de Wartin Pantois. CRÉDIT : AUDE MALARET

Des jeunes du CAPJ, le Centre aide et prévention jeunesse, ont joué les modèles pour Wartin Pantois. L’artiste de Québec les a photographiés, puis a réalisé un collage sur un mur de Lévis. L’un d’eux, Duncan Mazou, raconte cette expérience artistique dans laquelle il s’est reconnu.

Des chutes, il en a fait dans sa vie. Quand Duncan Mazou a trébuché, il s’est relevé, parfois soutenu par ceux qui l’entouraient. Jeune homme de 20 ans, des projets plein la tête et l’avenir devant lui, sa photo figure sur un des murs extérieurs du Centre aide et prévention jeunesse (CAPJ) de Lévis, élément du dernier collage de Wartin Pantois, Le ruissellement.

Une théorie économique dit que la richesse ruissellerait dans la société, des plus fortunés vers ceux qui ont moins. Pourtant, voit l’artiste, c’est plutôt la pauvreté qui se répand goutte à goutte et s’étend comme une flaque.

Sur le mur du CAPJ, ce n’est ni de l’eau ni des deniers qui tombent, ce sont des hommes, des femmes en chute. «Les oubliés d’un régime foncièrement injuste. Au sol, les éclopés s’accumulent, les gestes d’entraide aussi, mais la pauvreté continue de ruisseler», présente l’artiste de Québec, qui a déjà réalisé plusieurs œuvres éphémères sur la Rive-Sud.

Pourtant, aucun personnage ne regarde en l’air. «C’est vrai que souvent, quand il y a des problèmes de société, on s’en occupe une fois que les gens sont déjà tombés, une fois que c’est trop tard et non, avant que ça arrive», complète le figurant.

«Quand il y a des problèmes de société, on s’en occupe une fois que les gens sont déjà tombés.»

Sur le mur, Duncan Mazou est l’un des personnages de papier découpé qui composent l’œuvre extérieure, qu’on observe depuis la rue Saint-Joseph, à deux pas de l’église, face au monument Guillaume-Couture. Il aide une autre personne à se relever. Chacun son tour.

«On a tous, dans la vie, des chutes et des moments plus rough, témoigne le jeune homme. Ça ne s’arrête pas là et l’entraide est disponible. Les gens entre eux se tendent la main, sans passer par des organismes.» Même si, des fois, c’est leur soutien qui permet d’avancer.

Recevoir une seconde chance

À 17 ans, Duncan part vivre dans un «appart» et doit apprendre à se débrouiller dans la vie, sans ses parents, parce que «vivre, ensemble, c’était problématique». «La vie d’adulte, ce n’était pas l’affaire que je connaissais le plus», admet-il. À son arrivée un intervenant, l’aide à s’adapter et à établir un budget, tout ce dont le jeune avait besoin pour gérer sa vie, raconte-t-il.

«Mon ancien appart était ici, au CAPJ. Les organismes, tout ça, je connais. Ça a énormément changé le cours de ma vie.» Et, ce sont les intervenants qui lui ont tendu la main. «Ils m’ont dit, continue. Après, il faut aussi qu’on veuille s’aider. Des fois, tout ce qui manque, c’est le petit coup de pouce pour que ça arrive.»

Le centre, qui héberge et accompagne des jeunes, a donné une seconde chance à Duncan, c’est lui qui le dit. «Peu importe par où tu es passé avant, même si tu n’es pas une personne parfaite, tu as un endroit où tu peux réessayer différemment.»

Trouver sa place grâce à l’art

Désormais installé dans un logement de la coopérative d’habitation Carpe Diem à Lévis, il vient de terminer sa première année en éducation spécialisée, à Sainte-Foy. S’il a pris son temps pour choisir sa voie, après une session, «je savais que je ne m’étais pas trompé».

Et pour exprimer, ce qu’il n’arrive pas à dire, Duncan, lui, ne colle pas, mais dessine sur les murs. «J’ai commencé le graffiti quand j’étais au pensionnat, à 17 ans, à la fin de mon secondaire. J’ai trouvé ça au fond du local d’art, j’ai essayé. Ça a un côté libérateur.» Il aime partir «sur un coup de tête», armé de quelques cannes, pulvérise ses émotions avec la peinture jusqu’à avoir vidé «l’énergie négative».

Même si prendre sa place dans la société n’est pas chose facile, parce que le jeune homme s’identifie «nulle part et partout à la fois», «être dans une œuvre» ou créer, c’est comme prendre un instant et dire, maintenant, je suis là.

«Tu as cette place-là. Ça fait du bien, parce que j’ai souvent l’impression d’être perdu. Pour le temps de l’œuvre, surtout que le graff’ c’est éphémère, ça, c’est moi. Peu importe combien de temps ça dure, tu l’as eue, ta petite place, ton petit moment à toi.»

Inégalités et entraide

Le Ruissellement est une œuvre qui se découvre au détour des rues de Lévis et de Québec, dont une partie à l’extérieur du Centre aide et prévention jeunesse. L’artiste Wartin Pantois a collé sur les murs des personnages en chute, alors que d’autres, au sol, se tendent la main. 

«Il y a plusieurs thématiques, dont les inégalités sociales. L’œuvre s’appelle Le ruissellement. C’est une théorie économique, idéologique, qui prétend que si on a des grands riches, leur richesse va ruisseler vers la population et les gens moins fortunés. Je fais l’hypothèse, artistique, que c’est plutôt la pauvreté qui ruisselle, la misère ou les problèmes sociaux.

Le collage ici (au CAPJ de Lévis), c’est le tableau final d’une œuvre qui a commencé à se déployer à Québec, avec trois personnages en chutes sur trois murs différents. Je laisse libre les gens d’interpréter l’œuvre comme ils souhaitent. Je voulais montrer des beaux gestes d’entraide. Mais, si on le remarque, aucun personnage ne regarde en l’air. J’ai représenté des gens affairés à aller au plus urgent, peut-être sans se soucier des causes plus systémiques des inégalités ou des problèmes sociaux. L’œuvre est accompagnée d’un balado du philosophe Alain Deneault pour ceux qui veulent aller plus loin dans la réflexion. 

Le CAPJ, c’est un organisme avec lequel j’ai déjà collaboré à l’occasion d’un atelier avec les jeunes. Je les ai recontactés, demandé la permission pour le mur. J’ai fait des séances photos avec les jeunes du CAPJ et aussi les intervenants. Ce que je voulais c’était mettre les différentes personnes dans différents rôles. Tantôt l’intervenant aide les jeunes, tantôt les jeunes s’entraident, tantôt ce sont les jeunes qui aident l’intervenant. Chacun à des moments de sa vie peut être la personne aidée ou l’aidant.»

Balado : wartinpantois.bandcamp.com/album/le-ruissellement

CRÉDIT : WARTIN PANTOIS

CRÉDIT : WARTIN PANTOIS

 

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