Les héros de la Deuxième Guerre mondiale ne se sont pas tous démarqués un fusil à la main. Certains, comme Jeannette Ranville, ont plutôt participé à l'effort de guerre en mettant à contribution leurs talents de chanteur, de danseur ou de musicien. Jadis déterminée à prendre d'assaut les scènes de l'autre côté de l'Atlantique, la femme de 89 ans est aujourd'hui une vétérane pas comme les autres.

Par Raphaël Lavoie
raphaellavoie@journaldelevis.com

« Il y a très peu de gens qui savaient que l'armée donnait des spectacles. Ils pensaient toujours que nous étions des civils, mais nous faisions réellement partie de l'armée. »

Droite, la voix assurée, les yeux encore pétillants, il est difficile de penser que Jeannette Ranville soufflera 90 bougies en janvier. Et pourtant, la Lévisienne originaire du Michigan aux États-Unis traîne derrière elle un bagage de vie riche en émotions et en aventures.

Vétérane de la Deuxième Guerre mondiale, elle s'est jointe à l'armée canadienne en janvier 1944, alors âgée de 19 ans, avec un seul but en tête, celui de chanter et de danser pour les soldats au front. Trop jeune pour se joindre à la U.S Army, elle a donc décidé de partir seule pour le Nord et de traverser la frontière.

Après un entraînement de base, elle est d'abord enrôlée par l'armée comme secrétaire à London, en Ontario. Toutefois, la jeune femme a encore en tête son désir d'intégrer le spectacle itinérant de l'armée, « l'Army Show » comme elle l'appelle encore aujourd'hui.

« J'ai dit au colonel : je ne suis pas heureuse ! Ce n'est pas ça que je veux faire. Il m'a dit : okay, je vais faire la demande pour ton transfert », se rappelle Mme Ranville, entre deux rires.

Elle est alors transférée vers Toronto où elle rejoint le reste de la troupe formée de chanteurs, danseurs et musiciens. Quelques répétitions plus tard, tout le groupe traverse l'Atlantique pour rejoindre les soldats canadiens et leur fournir une denrée rare au front : du divertissement.

Une fois là-bas, Mme Ranville est vite devenue la chanteuse et danseuse principale du groupe, parcourant les quatre coins de l'Europe libérée entre 1944 et 1946, de la Belgique à l'Allemagne, en passant par les Pays-Bas et l'Angleterre.

« Nous étions complètement indépendants. Nous avions notre propre scène portative et notre orchestre à nous. Et quand c'était possible, on donnait notre spectacle dans les théâtres locaux », précise la femme de 89 ans.

La troupe y présentait alors un spectacle inspiré de ceux que l'on trouvait à l'époque sur les bateaux à vapeur dans le sud des États-Unis, mêlant musique variée, danse, opérette et humour.

Toutefois, même si elle vivait l'expérience qu'elle souhaitait vivre avant même d'être enrôlée dans l'armée, la vie sur la route n'était pas de tout repos pour Jeannette Ranville et ses acolytes. En plus des dangers de la guerre, le groupe devait composer avec un horaire des plus exigeants.

« Tout le monde disait que j'avais eu ça facile, mais non, c'était plus dur que le monde pensait ! On donnait un spectacle le soir vers 20 h, ça pouvait finir vers 22 h, 22 h 30. Là, il fallait ranger tous nos costumes et la scène et après ça, vers, 23 h 30, minuit, il fallait souper. On dormait quand on pouvait et le lendemain, de bonne heure, il fallait être dans le camion », se souvient-elle.

L'amour au temps de la guerre

En dépit des épreuves, la Deuxième Guerre mondiale aura également apporté à Mme Ranville son lot de belles surprises.

Ainsi, c'est en pleine répétition à Toronto pour « l'Army Show » en 1944 que la jeune Américaine rencontrera son futur mari, un Québécois originaire de Saint-Michel-de-Bellechasse. Il était alors saxophoniste, clarinettiste et pianiste pour le 22e régiment. À leur retour, les deux amoureux s'installeront au Québec et auront cinq enfants ensemble.

Comme quoi même les pires tragédies peuvent fournir leur part d'événements heureux.

« C'est une expérience que je ne regrette pas. Je le ferais encore. »


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